
À la Découverte d’un
Monde Romain à Eauze
(Ou : Comment survivre à une journée entre
vestiges antiques et tentations gastronomiques)*
07h45 – Les 38 participants, frais comme des
gardes romains avant une bataille (du moins en apparence), prennent
place dans le car. Au programme : une journée consacrée à l’Antiquité,
sans oublier quelques spécialités gasconnes — parce que l’histoire,
c’est bien, mais la croustade, c’est mieux.
Arrivée à Eauze. Sébastien, notre chauffeur,
nous dépose sur le parking du site archéologique. La matinée débute par
la visite guidée de la Domus de Cieutat, une remarquable villa
gallo-romaine.
Notre guide, passionnée, nous plante d’abord le
décor : l’implantation des villes romaines en Gascogne, les grandes
découvertes archéologiques de la région, et la chronologie des fouilles
du site. C’est une maison qui a des histoires à raconter, et elle les
raconte bien.
Puis,
direction les vestiges. Le soleil, lui, a déjà pris son poste et ne nous
ménage pas. En chemin, on tombe en arrêt devant une mosaïque d’environ
quatre mètres sur trois, fraîchement déterrée, dont les motifs
témoignent du raffinement de l’époque. Franchement, comparée au
carrelage de maintenant, on a pris une belle leçon de style.
On croise aussi une équipe d’archéologues en
plein travail. Sous une petite tente, deux chercheurs sont penchés sur
une découverte. On imagine un trésor, un bijou, un casque… que nenni !
Ce sont les restes d’un ancien habitant des lieux, qu’ils dégagent avec
des pinceaux. Le contraste est saisissant : nous, on sue sous le soleil,
eux, ils brossent un squelette. Ça donne une leçon de patience — et un
bon prétexte pour ne pas se plaindre de notre propre sort.
La
Domus, heureusement, est protégée par une vaste structure couverte. Ouf.
On y découvre les différentes pièces : les espaces d’habitation de la
famille, les zones artisanales, les quartiers du personnel… On comprend
vite que cette maison, modeste à l’origine, s’est agrandie au fil de
l’enrichissement de ses propriétaires. Un peu comme un loft parisien,
mais en version antique.
Parmi les aménagements qui impressionnent : un
balneum — des bains privés, pour profiter du confort des thermes sans
avoir à croiser les voisins. Et une vaste salle de réception, destinée
aux banquets et aux fêtes. On imagine les soirées arrosées de vin local…
ce qui nous rappelle étrangement la suite du programme.
Mais comme toute bonne histoire, celle-ci finit
en déclin. Avec la chute de l’Empire, l’entretien de la demeure devient
compliqué. La salle de réception, jadis lieu de festins, finit
transformée en écurie. On a connu des reconversions plus glorieuses.
Conclusion de la visite : une plongée
passionnante dans deux mille ans d’histoire, qui a visiblement intéressé
tout le groupe.

11h45 — On quitte le site en croisant des
étudiants en archéologie, affairés autour de leurs trouvailles. Leurs
outils : brosses à dents, pinceaux et truelles. Une infinie patience
pour révéler les vestiges. On les admire sincèrement.
Retour vers le car. À voir les regards converger
vers nos montres, il est clair que l’estomac l’emporte sur la curiosité
historique. Sébastien nous conduit au restaurant Le Loft, sur une
charmante place d’Eauze.
Des tables sous des arcades en pierre, une
fraîcheur bienvenue… Le décor est planté. Notre hôte, véritable
ambassadeur du terroir, nous sert une assiette de spécialités gasconnes
: rillettes, pâtés, foie gras, crudités, fromages… Il détaille l’origine
de chaque produit avec tant de ferveur qu’on s’attend presque à entendre
le prénom des canards.

Le plat principal — viande, pruneaux, frites
maison — arrive, accompagné d’un grand verre d’eau et bien sûr d’un
excellent vin rouge de Gascogne. Les estomacs se remplissent, les
ceintures commencent à protester discrètement. Puis arrive le dessert :
glace et croustade gasconne. Les bonnes résolutions sont remises à plus
tard.
Bilan du déjeuner : une démonstration éclatante
que la Gascogne nourrit son monde — et que nous, on est prêts à y
contribuer.
Direction Gondrin — quinze minutes de route
mises à profit par certains pour une sieste digestive bien méritée. À
notre arrivée, on découvre la boutique-atelier de Christophe Bompard,
devenu en une dizaine d’années une référence incontournable de la
croustade gasconne. Derrière une façade modeste, un royaume de pâte et
d’armagnac.

Nous prenons place face à une table de travail.
Au centre, une simple boule de pâte d’environ vingt centimètres de
diamètre. Christophe nous explique la composition, puis il étire cette
pâte jusqu’à former une feuille de plus de trois mètres carrés.
Transparente. On voit sa main à travers. OK, c’était le but. Mission
accomplie.
Des disques sont découpés, superposés, puis des
tranches de pommes macérées dans l’armagnac sont ajoutées. Et l’on
arrose. Puis on arrose encore. Puis on arrose une dernière fois, parce
qu’en Gascogne, on ne plaisante pas avec les traditions.
Et pour la finition : une employée saisit le
dernier disque, le froisse d’un geste parfait, et le dépose sur la
préparation. Un petit tour au four. La croustade prend son aspect
vallonné, qui, à bien y regarder, évoque les paysages vallonnés de la
Gascogne. C’est cette finition qui lui donne son croustillant.
Quelques chiffres : trois personnes à l’année,
une centaine de croustades par jour, 10 kg de pommes quotidiennes, 120
litres d’armagnac par mois. On comprend pourquoi Christophe a l’air
heureux — et fatigué.
La visite se termine sous les applaudissements du
groupe, désormais convaincu que derrière une simple part de croustade se
cachent beaucoup de travail, de savoir-faire... et quelques généreuses
gouttes d'Armagnac.
Mais une visite ne serait pas complète sans un
petit souvenir à rapporter à la maison. À la fin, je jurerais que le car
transportait plus de croustades que de passagers.
Dernière étape : le domaine de Lagajan. Le
soleil est à son zénith, la chaleur écrasante. Au milieu des vignes, un
majestueux chêne d’environ 150 ans nous offre son ombre.
Le
propriétaire nous accueille devant un alambic de 1904 un véritable
témoin du savoir-faire traditionnel gascon. Autrefois itinérant, il
parcourait les campagnes pour distiller la récolte des différents
producteurs. Aujourd'hui, la réglementation a évolué et l'alambic est
désormais installé à demeure sur le domaine. Un impressionnant ensemble
de cuivre et d’acier qui semble tout droit sorti d’un roman de Jules
Verne. Nous découvrons alors toute la magie de la distillation. Sans
électronique, sans ordinateur et sans mécanique complexe, la
transformation du vin en eau-de-vie repose essentiellement sur la
maîtrise du feu, de la vapeur et des températures. Alimenté au bois,
l'alambic accomplit son œuvre avec une apparente simplicité. Sous nos
yeux, la science rejoint la tradition et perpétue un savoir-faire
transmis de génération en génération
L’alambic ne fonctionne qu’une fois par an, , de
huit jours à trois semaines selon l’importance de la récolte. Une fois
en route, il tourne jour et nuit sans interruption. il faut surveiller
le feu, alimenter le foyer… L’alambic ne dort jamais, et ses gardiens
non plus. Mais ils se consolent avec des grillades. Sur ses braises
rougeoyantes tombées du foyer, côtes de bœuf, saucisses et autres
spécialités viennent se faire dorer la couenne. En Gascogne, on sait
joindre l'utile à l'agréable : pendant que l'alambic travaille, on se
ressource.
La distillation finie, l’eau-de-vie patientera
de longues années en fût de chêne pour devenir de l’Armagnac. L’armagnac
prend son temps…. Et il a bien raison.
Pendant que nous visitions une petite exposition regroupant d’hétéroclites objets tous liés au dur labeur de la vigne (sécateurs rouillés, paniers mystiques et autres instruments dont on ignore encore l’usage), nos hôtes, tels des sommeliers sortis de nulle part, ont dégainé des verres et des bouteilles pour une dégustation qui, promettaient-ils, allait nous donner l’irrésistible envie d’emporter un peu de leur âme… et de leurs bouteilles,

Enfin, le moment tant attendu : la dégustation.
Ce moment, que certains attendaient avec une ferveur religieuse depuis
le petit-déjeuner (voire depuis la veille), est enfin arrivé. Malgré la
chaleur accablante, à l’ombre bienveillante du vénérable chêne – qui,
lui, avait l’air de connaître la chanson – nous nous sommes mis à la
tâche avec un sérieux d’expert. Nos hôtes sortent verres et bouteilles.
Un blanc sec, un blanc doux, un rosé, un rouge… Et le fameux Floc de
Gascogne, ce doux mélange de jus de raisin et d’armagnac, une sorte de
compromis entre l’enfance et l’âge adulte. Il faut goûter le blanc et le
rouge, évidemment.
Et bien sûr, on ne repart pas sans goûter
l’armagnac. Après tout, c’est pour ça qu’on est venus — ou alors c’était
pour les mosaïques, mais avouons qu’un verre à la main, le patrimoine
antique prend une autre dimension.
L’heure du choix arrive : chacun consulte son
palais avec une concentration digne d’un œnologue. Et comme pour la
croustade et on le sait bien
dans la soute du car, il y aura sûrement plus de bouteilles que de
passagers. Mais c’est une belle excuse pour ne pas conduire.